De l’enfance j’ai gardé sur le monde un regard étonné, capable de percevoir de la magie dans un détail insignifiant. Une imagination débordante, une sensibilité naïve et intacte, et une forme de foi aveugle dans la vie. J’ai gardé une lucidité fulgurante, une empathie véritable. Mais aussi une compréhension brouillonne et détachée d’une société que j’observe derrière la membrane protectrice de ma bulle, egocentré en somme. Une étrange impression d’être cassable, et de ne pas m’habiter. J’ai gardé aussi une joie, une désinvolture, une effronterie candide, et mes talents. Et ce que j’ai de plus précieux : mon don à fabriquer un joli souvenir même dans le chaos le plus total.
De l’adolescence j’ai gardé ma colère, une violence contenue comme un fauve en cage, une envie de casser, de battre, de hurler. Une forme de haine ténue contre mes parents. Un désamour profond pour mon corps. Un sentiment permanent de ne pas être à ma place. Mais aussi ma force, mon pouvoir de résilience, mon goût pour la solitude. J’ai gardé un appétit sexuel encombrant mais régénérateur, salvateur même parfois. J’ai gardé le goût de la meute, et une vigilance féroce sur la famille que j’ai choisie. Une insolence aussi.
De l’âge adulte j’ai gardé les chances, les belles rencontres et le sentiment d’être protégé par quelque chose qui me dépasse. Une paresse qui ressemble à une démission. Un balancement persistant entre l’envie de fuir et celle de faire front, entre l’envie de poursuivre et celle de renaître. Des doutes, toujours. J’ai gardé mon intuition, mon savoir, mes instincts. Une peur de l’isolement, du gâchis et du temps qui passe. J’ai gardé mon courage et mon honnêteté.
De la vieillesse j’ai gardé les éloignements et les disparitions. Le rétrécissement des choses. La contemplation de vies qui ont été la mienne. L’envie. Le renoncement. La tendresse et les émerveillements. Une grande rêverie, des petits mensonges, des enfantillages. J’ai gardé une souffrance aussi, un brouillard parfois apaisant, parfois terrifiant. Un silence. J’ai gardé les voix, les visages, la camaraderie. J’ai gardé l’odeur de mon compagnon.
De la mort, je garde le secret.
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