J’ai 20 ans. L’âge où Neil Armstrong obtient son diplôme de pilote
d’avions à réaction, où Michael Jackson tourne dans « Le magicien d’Oz »
et rencontre Quincy Jones, où Mathieu Ganio sera nommé danseur étoile,
où Mark Zuckerberg inventera facebook, moi je vends des mégadrives et
des playstations à Continent La Hay les Roses. Une colère rentrée et
permanente se lit assez facilement dans ma façon d’arpenter dans la
longueur ce couloir d’une vingtaine de mètres où les consoles dernier
cri s’érigent en montagnes. La directrice du magasin m’a planté là, sans
formation, mais avec l’air de me faire une fleur, comme si c’était
THE
rayon et qu’il y avait pléthore de vendeurs qui solderaient leur mère
pour être à ma place. Vu que j’y connais quedal en jeu vidéo et que,
d’ailleurs, je n’aime pas plus ça que je n’aime les enfants, quand des
petits mioches se pointent avec leurs parents et qu’ils me demandent de
leur expliquer la différence entre telle ou telle bécane, j’allume
l’engin et leur tends la manette « tiens ! tu te feras une meilleure
idée par toi-même » en étirant de grands sourires complices aux
géniteurs émerveillés par la dextérité de leur petit prodige, ou, tout
comme moi, agacés et impatients. Je n’ai aucune com’ sur les ventes,
alors je ne vais pas me fouler les poignets à tenter d’y biter quoi que
ce soit. Et ça marche ces merdes ! il ne se passe pas une demi-heure
sans qu’on me sollicite.
Du plafond de ma cage dégoulinent en boucle le «
i will always love you » de Whitney Houston, «
Petite Marie » de Cabrel, «
Le chat » de Pow-Wow, et quand j’ai de la chance «
I can’t dance »
de Genesis. J’ai d’autres distractions, Dieu merci, comme l’équipe du
rayon photo, qui me montre les développements sur papier glacé des
prises de vue pornographiques de certains clients, et on est tous aux
aguets quand ceux-ci se pointent pour récupérer leurs clichés et que le
commercial ouvre la pochette sur la première photo –qu’on a
soigneusement sélectionnée ensemble au préalable- en leur demandant « ce
sont bien les vôtres ? » Il y a aussi mon remplaçant du lundi et mardi,
avec qui je travaille en binôme le samedi, une grande baraque d’un
mètre quatre vingt douze qui raconte n’importe quoi, qu’il a bossé dans
la garde rapprochée, pour le GIGN, il me montre des cicatrices et il a
pour chacune une histoire abracadabrante; elles me font sourire ses
histoires et ces grimaces viriles qu’il fait en les racontant. Je me dis
que sa copine a du être comme moi au début, fascinée par les veines qui
bandent sur ses avant-bras et ses grosses paluches de mâle Alpha qui
entrent en action pour ponctuer ses récits, mais qu’elle a du se lasser
très vite. Lui mâte-t-elle encore seulement le cul quand il chaloupe
devant elle?
On est mercredi ou jeudi puisque Rambo
junior n’est pas là, et je fais les cent pas dans mon couloir de
l’ennui. Je suis d’une humeur de pitbull. Je regarde sans cesse ma
montre. Et là tu te pointes. 1 mètre 73 pas plus, milieu de trentaine,
viril, chemise retroussée sur les bras, le cheveu épais du mec qui n’en a
rien à foutre de sa coupe, et derrière toi ta petite tribu, ta femme,
rondelette, docile, dans une robe claire, gauchement élégante, et tes
morveux, deux, non trois, à un ou deux ans maxi d’écart les uns des
autres, que des petits mecs. Je suis soulé d’avance. Mais là au lieu de
me poser la question que j’entends trente fois par jour « vous pouvez me
renseigner sur vos consoles de jeu ? » tu me lances « vous pouvez me
conseiller sur un répondeur téléphonique ? » C’est la meilleure
celle-là ! Je te regarde de haut, et je te lâche sèchement que ce n’est
pas mon rayon, demandez au vendeur concerné. Mais toi t’es un bon gars,
tu ne t’offusques même pas de mon insolence, et ta femme aussi continue
de me regarder avec douceur, et je me dis que vous devez être témoins de
Jéhovah ou mormons ou un truc dans le genre. Tu me dis, sur le même ton
qui sonne comme un bonjour à répétition, oui mais il n’y a personne
dans le rayon. Je soupire bruyamment et, d’un pas militaire, t’entraîne
toi et les tiens devant l’étalage de répondeurs téléphoniques, de gros
engins qui marchent avec des bandes magnétiques, avec ou sans téléphone
intégré, je me retourne vers la famille Ingalls et vraiment d’une
manière méprisante je demande vous voulez savoir quoi exactement ? Quel
modèle vous me conseilleriez. Sans même regarder je pointe le doigt au
hasard sur un modèle standard, blanc cassé, sans téléphone intégré, et
je dis celui-là est très bien. Si j’étais à ta place, c’est-à-dire
devant femme et enfants, face à un petit con de vendeur de vingt ans qui
me dépasse d’une bonne tête mais qui me regarde et me parle comme s’il
était monté sur un trône et que j’étais l’un de ses sujets, j’entrerais
dans une hystérie totale, demanderais à voir le patron et exigerais des
excuses écrites et un dédommagement, comme par exemple un répondeur
téléphonique gratuit. Mais toi tu gardes ta bonne bouille avec tes yeux
de St Bernard tout penaud et tu me demandes vous pouvez m’expliquer
comment il marche. Là ça dépasse les bornes et en faisant claquer chaque
note dans ma bouche comme un fouet imbibé d’azote liquide je réponds y a
une notice à l’intérieur. Tu continues de me regarder droit dans les
yeux, et on dirait que plus je suis infect avec toi, plus tu deviens
doux, presque aimant, et je me vois agir comme un sale type, j’entends
bien l’arrogance dans ma voix, et quelque part je ne suis vraiment pas
fier, mais c’est comme si il y avait tellement de bonté et de
gentillesse en toi que cela m’est insupportable et que je ne peux pas
m’empêcher de t’humilier parce que tu me fais perdre mon temps, parce
que je ne suis pas heureux dans ce magasin, c’est pas ce que je voulais
faire de ma vie, merde ! je suis en train de gâcher mes plus belles
années, et j’en peux plus d’habiter encore chez ma mère, et je n’ai même
pas encore vécu une seule belle histoire d’amour ni encore trouvé le
courage d’avouer à mes parents que je suis gay, bref, à 20 ans, ou en
tout cas aujourd’hui, là, tout de suite, j’ai le sentiment d’être un
gros loser, et manque de pot pour toi, t’es en face, y a personne
d’autre, alors c’est toi qui trinque mec, et pas la peine de me faire
ces yeux là. Sauf que, avec ta voix de père de famille qui ne doit
jamais crier sur ses enfants ou faire des reproches à sa femme, tu me
dis, doucement, presque en t’excusant… mais je ne sais pas lire. Et là,
c’est comme si ma petite conscience qui tentait, une seconde plus tôt,
en vain, de me faire la morale et retrouver la raison, s’était mis à
hurler de toutes ses forces, un cri strident, électrique, qui me
transperce le cœur et déchire d’un coup ma peau de sale type, et là tu
ne le vois pas, mais ce vilain costume se répand à mes pieds et dans une
génuflexion pathétique et honteuse, te demande mille fois pardon. Ma
seconde mue c’est Mère Théresa, un St Bernard encore plus St Bernard que
le tien, un mec franchement charmant et sincèrement désolé, qui prend
le répondeur dans une main, la tienne dans l’autre et qui t’emmène toi
et ta famille Doucœur au comptoir du rayon photo d’un pas qui se veut
joyeux et plein d’entrain, et là, une fois le modèle déblistéré, je t’en
explique tout le fonctionnement de A à Z, de tous les boutons, même des
fonctions dont tu ne te serviras jamais, et je te donne aussi la carte
du magasin sur laquelle j’ai inscrit mon nom et je te dis surtout vous
m’appelez si vous avez le moindre souci je vous guiderai par téléphone
on pourra même faire un essai ensemble à distance si vous voulez je vous
appellerai pour vous laisser un message, tu me sers la main quand tu
pars, je la prends entre les deux miennes, je te fais une moufle toute
chaude, en te regardant je guette s’il y a chez toi la moindre trace de
ressentiment, mais non, ton sourire n’a pas fléchi, tu as toujours tes
yeux de cocker gentiment triste et gentiment gentil, et je salue ta
femme et tes enfants que j’adore, je les trouve vraiment super, et je te
regarde partir et j’ai envie de pleurer. Et je me dis plus jamais je ne
serai un sale petit con. Avec personne.
20 ans plus
tard, cependant. Je suis dans un avion, j’y travaille, je suis steward
pour une grande compagnie, je suis en route pour Miami. J’aime mon
métier, j’ai un bel appartement, je vis la plus belle histoire d’amour
de ma vie, je n’ai aucun problème ni de santé ni financier, j’ai des
amis fidèles, bref, je suis heureux, on le serait pour moins. Mais toi
tu m’as énervé dès que je t’ai vue. 1 mètre 70, la cinquantaine, les
cheveux longs noir corbeau comme ton gilet qui s’ouvre sur ta poitrine
bronzée et généreuse, peut-être refaite, peut-être pas, des petites
lèvres tellement serrées qu’on ne pourrait pas y composter un ticket de
train, tu voyages en business class, et lorsque tu t’adresses à moi pour
me dire ce que tu désires comme apéritif ou ton choix de plat chaud,
j’identifie dans ta voix les notes très déplaisantes des personnes
aisées qui ont l’habitude de se faire servir mais pas celle d’attendre
ni de s’entendre refuser quoi que ce soit, et encore moins de faire un
effort avec les autres quand elles sont mal lunées. Tout en restant très
aimable avec toi, à la première occasion, j’organise un conciliabule
avec mes collègues qui ont, elles aussi, été éclaboussées par tes
mauvaises ondes. Frustrée je dis, souris quand elle se brûle j’ajoute,
ou encore, quand les hôtesses qui travaillent avec moi en remettent une
couche, je tchipe comme une antillaise outragée et ça les fait marrer.
Après quoi je pars en pause, et quand j’en reviens, ma chef de cabine me
prend à part et me dit tu sais la passagère qu’on trouvait super
désagréable ? (je fais oui avec la tête) et bien elle s’est écroulée en
larmes, et quand je lui ai demandé ce qui n’allait pas, elle m’a dit
qu’elle avait une double tumeur au cerveau et qu’elle allait bientôt
mourir.
July 11, 2013