Je l’imagine roder alentour, invisible, implacable, intraitable. J’y pense même de plus en plus souvent, je rêve qu’elle me fauche des êtres chers, et voilà qu’elle a bien failli te prendre. Si tu étais mort, quelle mémoire aurais-je gardée de toi?
Je peine à compter les souvenirs heureux sur les doigts d’une main. Ce qui me revient en premier c’est la peur que tu m’inspirais lorsque j’étais enfant. Et puis ta violence, une forme de folie dégénérescente qui m’avait pris en grippe. Nos conflits. Enfin la distance. Ce paradoxe qui fait que plus nous sommes éloignés, mieux, mollement, je t’invente, et plus nous nous rapprochons, plus ce maigre espoir est déçu.
Pourtant mon amour pour toi existe, puisque l’idée de te perdre l’a fait sursauter. Mais c’est seulement ainsi que je peux le mesurer: par spasmes, car toujours il replonge au fond d'un abîme au bord duquel nous demeurons suspendus. Il est indécis, inabordable, hors d’atteinte. Comme toi. Comme je le suis pour toi. Est-ce un confort, une économie, ou sommes-nous bel et bien indifférents l’un à l’autre? Peut-être ne nous sommes-nous jamais vraiment rencontrés...
Est-il encore temps de se fabriquer des souvenirs qui me feront pleurer ton absence, ou trop tard pour vivre autre chose que l’habitude lasse et languissante d’être père et fils?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire